(Ce journal nostalgique, nourri par l’actualité du monde et reflet d’états intérieurs, a été écrit sur dix ans, à grands intervalles, entre le 1 janvier 2000 et le 31 décembre 2010)

La Gauche c’est convoiter, la Droite c’est posséder : deux illusions. Choisir.

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Le baptême : rite grâce auquel l’Eglise croit assurer ses fondements temporels. Or tous les enfants sont en Dieu avant même d’être nés.

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La peine de mort : faire au nom de la volonté générale cela même qu’on a jugé ignoble dans la volonté d’un seul. Contradiction insurmontable.

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Aimer quelqu’un c’est aimer ses « comment ». Comment il dort, mange, pense, parle, rit, change. Aimer, donc, c’est admirer.

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On n’est pas tant l’enfant de ces parents que celui de l’enfant qu’on a été. Lui être fidèle ou renoncer à lui.

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Marx avait raison : deux cent familles, peut-être moins, détiennent tout l’or du monde. La question est de savoir pourquoi on ne trouve pas cela normal. Interrogeons-nous vraiment, sincèrement et apparaissons-nous à nous-mêmes sans fard. Que restera-t-il alors ? Notre convoitise. Rarement notre sens de la justice.

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La réprobation, et plus encore l’horreur immédiate, que provoquent en ce moment les affaires dites de pédophilie vont entraîner des conséquences diverses. L’une consistera à faire régresser pour un temps le jugement commun sur la sexualité enfantine au stade de l’ordre moral sulpicio-victorien d’avant Freud, ce qui est navrant. Une autre consistera peut-être à lever le voile sur les agissements souterrains de bon nombre de notables aux moeurs misérables. Il restera que les petites filles sont amoureuses de leur papa et les petits garçons de leur maman, et même inversement, et que leur désir d’adulte se constitue dans cet attrait-là… et que cela n’autorise pas les adultes à y répondre sur le mode fantasmé par les enfants. Or pouvons-nous nous contenter de conclure par un argument d’autorité ? Pourquoi ne serait-il pas permis aux adultes de flatter leur désir éventuel des enfants ? Tout simplement parce qu’il n’est pas fondé sur le libre choix mais qu’il passe toujours par un abus. De confiance et/ou de violence. D’ailleurs le choix des adultes pédophiles n’est pas plus libre que celui des enfants, ce qui achève de condamner cette pratique au nom même de la liberté, alors que les pédophiles tendraient parfois à se revendiquer tels au nom de leur liberté, ce qui est une erreur. Et l’erreur est souvent à l’origine du crime, notamment de celui-là.

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Les hommes ne sont pas ce qu’ils ont ; ils n’ont pas non plus ce qu’ils sont.

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Ma fille Judith m’a raconté un cauchemar qu’elle a fait. Notre chienne y mourait écrasée par un camion. Prise d’un violent chagrin, elle venait nous annoncer le drame. Or ni sa mère, ni son frère, ni sa soeur, ni moi n’en paraissions très affectés. Voilà le cauchemar : moins la mort tragique de la chienne que la relative indifférence de sa famille en la circonstance. Ainsi, le pire n’est pas ce qui peut nous arriver mais que cela n’arrive qu’à nous et qu’il nous soit impossible de le partager. De même du meilleur : le pire serait qu’il n’arrive qu’à nous. Limite absolue de la sagesse des antiques.

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Nous tenons d’Aristote que la mathématique fut inventée par la classe sacerdotale Egyptienne il y a trois mille ans. Et peu importe d’ailleurs que ce fut par elle à cette époque ou par d’autres plus tôt ou plus tard, là ou ailleurs par exemple en Inde, comme il semble aujourd’hui. Ce qui compte, c’est savoir pourquoi la mathématique, qui n’est pas née avec le monde, un beau jour, a commencé. Croyez-vous, comme on l’a suggéré, que ses inventeurs (à l’initial, ce n’était que le calcul mais déjà compris dans une théorie des Ensembles) aient eu souci de compter leurs rangs de fèves, les graines à garder pour l’année suivante et celles à consacrer illico à la cuisine, les éléments du troc ou autre aspect de la ration ? Oui et non. Fondamentalement, les oisifs qui se mirent à rêver la mathématique, voulurent d’abord décompter le temps qu’il leur restait à vivre. Qu’on repère cette trace archaïque d’une angoisse existentielle très contemporaine, voilà qui n’est pas innocent : un jour, et cela n’avait pas cours auparavant, les hommes ont eu conscience de la possibilité certaine de leur mort individuelle. Ils montrèrent ainsi leur installation dans le concept d’individu ou de sujet.

Il semblerait que la barbarie qui sournoisement nous submerge aujourd’hui, soit en train d’en venir à bout. Savez-vous ? Il se trouve beaucoup de bons esprits pour affirmer que c’est tant mieux !

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Inhumé ou incinéré ? C’est le débat des songe-creux. Outre que c’est pécher de s’accorder une si grande attention, qu’on dispute à l’envi de ce qu’il adviendra de notre corps après la mort est une facétie inepte. Je sais en effet qu’après ma mort (définition que nous tenons d’Epicure), mon corps ne sera plus ni moi ni mien. Qu’ai-je alors souci de lui ? S’il est vieux et abîmé, qu’on le disperse au vent ou qu’il serve d’engrais aux fleurs des jardins ! S’il est encore jeune et altier, qu’on l’embaume et qu’il fournisse un modèle pour les élèves des Beaux-Arts ! Peu me chaut.

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Beaucoup de choses m’intéressent peu, peu de choses m’intéressent beaucoup. Tri salutaire !

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En ce moment, il est question de la pornographie à la télévision. Ce qui est choquant dans la pornographie ne sont pas les scènes crues (de jolis corps en pâmoison sont sans doute un spectacle réjouissant, et réjouissant pour des raisons autres que simplement animales et que je développerai ailleurs). Ce qui est choquant sont les scènes interstitielles de pseudo séduction. Qui croit en effet qu’il suffise d’une oeillade et de quelques secondes de palabres pour aboutir à conquérir une femme ou un homme ? La vie réelle nous enseignerait plutôt la nécessité d’un minimum de patience. Or un garçon gavé à la pornographie pourra croire qu’il est légitime d’obtenir illico le consentement d’une fille et, en butte à un refus, pourra se croire fonder à se montrer violent ; une fille, ce qui est pire, pourra croire illégitime son propre refus et ne pas admettre comme un viol ce que tout son corps interprètera pourtant comme tel. Barbarie dans les deux cas.

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On est d’abord de sa famille, puis de son village, puis de sa région, puis de son pays et enfin, accessoirement, de sa planète : c’est le sentiment courant. Qu’on inverse l’ordre de ces propositions, voilà la sagesse ! Mais il y a plus mieux : être d’une idée. Et plus essentiel encore : être d’un sentiment. Pour nous, ce sentiment est la Nostalgie, au sens où nous l’entendons.

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On tient l’Eglise, quand on la juge de l’extérieur (comme c’est presque toujours le cas), pour une institution hypocrite, manipulatrice, construite sur le mensonge et la crédulité, archaïque et promise à un éboulement rapide, rétrograde et, selon les avis, dangereuse ou dérisoire. Qu’on fasse un instant l’effort, ne serait-ce que par jeu mais le plus sincèrement possible, de renverser le point de vue et donc de prêter à l’idéologie anti-religieuse les tares dont elle affuble l’Eglise. On se promet alors des surprises !

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N’ayant aucune amitié pour l’intérêt et beaucoup d’intérêt pour l’amitié, je n’ai pas de richesse à garder pour moi seul et beaucoup de pauvreté à partager.

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Trois variations sur le maître et l’esclave

Des athées, à qui cela devrait être bien égal si leur position était mieux assurée, reprochent à l’Eglise de n’être pas dans le coup, d’affirmer un dogme extérieur au mouvement du monde et de maintenir mordicus une exigence morale hors de propos. Y a-t-il plus grande hypocrisie ? L’Eglise ne devrait-elle être selon eux qu’une sorte d’instance de légitimation et d’officialisation de leurs propres penchants et opinions ? Qu’ont-ils besoin d’elle pour cela ! Et y a-t-il de plus grande étrangeté ? Quoi que par ailleurs ils la raillent et la brocardent, ils considèrent implicitement l’Eglise comme une juridiction supérieure, ce qui venant d’eux est un comble. Or ils ne l’invitent pas à l’être, ils lui en intiment l’ordre. La voilà, l’étrangeté : exiger d’un serviteur qu’il devienne notre maître, premier paradoxe, mais qui plus est un maître à qui on aurait écrit son rôle, second paradoxe. Mettons à part qu’il faudrait décidément que ses pourfendeurs consentent à se choisir un serviteur moins voyant que le pape car, malgré les nombreuses sollicitations dont il fait l’objet, il semble décidé à ne pas occuper cet emploi.

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Si on choisit l’exemple de la monarchie saoudienne, type même de l’absolutisme magique, on voit que le monarque n’a qu’à lever un sourcil pour faire tomber cent têtes, faire construire dix palais, ou l’inverse : son pouvoir n’a semble-t-il aucune limite, rien ni personne ne s’oppose à lui et tous les sujets du royaume vivent dans une obéissance absolue, comme est inversement absolue la volonté du roi. Or imaginons que le roi, un beau jour, sorte de son rôle… Qu’il sorte donc dans Ryad déguisé en Drag Queen avec une bouteille de Gin à la main. Qu’adviendrait-il de son pouvoir ? De son prétendu pouvoir ? Il serait ramené en une seconde à son inconsistance intrinsèque et révélée dans son « en tant que tel », c’est-à-dire une émanation de la volonté de l’ensemble de ceux qu’on en pensait complètement dépourvus : il serait aussitôt mis en pièces, tout roi absolu qu’il est. Ainsi, le roi est l’esclave de ses serviteurs.

Bref, tu es notre maître tant que tu demeures notre esclave, c’est-à-dire tant que tu te conformes exactement à nos prescriptions. Celles de la tradition, dira-t-on, mais qu’aura-t-on dit vraiment ?

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Pour clore ce petit triptyque sur le maître, ce souvenir de Diogène rappelé dans une lettre à Métroclès : Et toi, que sais-tu faire ? lui demandent des acheteurs d’esclaves, car telle était alors la condition de Diogène qui avait été raflé par des pirates et mis en vente sur le marché. Je sais commander aux hommes, répondit l’espiègle philosophe, de sorte que si l’un de vous a besoin d’un maître, il n’a qu’à aller s’entendre avec les vendeurs.

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Plus personne aujourd’hui ne prend Epicure pour un glouton, certains même commencent à voir en lui un ascète. Les deux positions sont erronées. Voici la leçon d’Epicure : Quand j’ai peu, je me contente de peu ; quand j’ai beaucoup, je me contente de beaucoup. Grandeur et limites de la sagesse des Grecs ! Amor fati, disait Nietzsche, qui aimait Epicure.

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Les hommes des cavernes ne chassaient pas pour se nourrir, contrairement à ce que l’enseignement édulcoré de l’école républicaine serine aux enfants depuis qu’elle a suscité le concept même de préhistoire : ils chassaient pour chasser. Et qu’est-ce que chasser ? Désir de meurtre et sacrifice aux dieux. Toute l’humanité déjà présente dans ses aïeux.

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J’aime chicaner la notion d’évolution et les certitudes scientifiques qu’elle fonde depuis plus d’un siècle. Un exemple de ses errements : Yves Coppens, le plus sympathique et consensuel de nos évolutionnistes, dit que l’homme a accédé aux idées parce qu’il a pu parler et qu’il a pu parler parce que la structure de son gosier le lui permettait. Modeste philosophe nostalgique, j’ose prétendre que c’est parce qu’il avait accès aux hauteurs (…) que l’homme a du parler et que c’est parce qu’il a du parler que son gosier s’est structuré. Ce qui est primordial, c’est le rapport originaire de l’homme avec le Ciel.

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Qui ne prie jamais calcule toujours.

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C’est Heidegger qui nous aide le mieux à penser la mort : elle n’est pas ce qui nous attend mais ce à quoi il faut sans cesse s’attendre, elle n’est pas devant nous mais à notre coté, elle n’est pas une échéance mais une compagne. Reprenant ainsi le miel de la sagesse des nations, que les modernes et férus téléologues avaient reléguée, Heidegger effectue donc une version astucieuse de la tournure kantienne qui consiste à refonder la tradition en la reprenant dans un concept qu’elle était incapable de produire elle-même. La mort n’est donc pas ce qui m’attend un jour mais ce à quoi je m’attends toujours : ma possibilité la plus grande.

Or cette pensée doit être dépassée car elle est commode mais ne dit pas tout : éloge du consentement, emblème de l’assignation, affirmation de la finitude, elle tend à tramer toute notre vie et à nous la faire appréhender, et tout simplement vivre, comme une sorte « d’en mourir ». Voilà pourquoi Heidegger plafonne nécessairement à l’avant-dernier étage du mystère chrétien.

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Je n’ai jamais beaucoup prisé les voyages et préfère modestement être allé en Corrèze qu’être à l’aise en Corée. Deux raisons à cela, et qui reviennent au même : la première est ma conviction qu’à l’extérieur il n’y a rien ; la deuxième tient en ce mot de Nietzsche, dans le Gai Savoir : où que tu sois, creuse à tes pieds, là est la source.

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Deux pentes nécessaires de la philosophie en montrent à la fois la grandeur et la limite : la tentation du phalanstère et l’idéal d’une construction de soi. Au bout, bien que passant par les étapes de la vertu et de l’émancipation du jugement, il y a l’emmurement en soi-même.

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A toutes les victimes de la collusion germanopratine, j’annonce qu’à l’occasion de la sortie de son dernier livre, je suis tombé sur Bernard Henri Lévy dans toutes, oui, dans toutes les émissions prétendument littéraires de la télévision ou de la radio. Dans ces conditions, quelles que soient les qualités éventuelles de cet auteur et de son livre, on ne peut et ne doit que s’en foutre !

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Prier est simple mais dire ce que c’est ne l’est pas. On peut dire en tout cas à quoi c’est utile : à interrompre la haine. Lorsqu’on ouvre un circuit électrique, le courant ne passe plus : prier c’est ouvrir le circuit de la haine. Son courant ne passe plus par celui qui prie.

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Que ceux qui pensent que la religion est une consolation lisent le Gethsémani de Péguy, si toutefois la lecture des Evangiles les rebute. Ils comprendront peut-être alors que c’est plutôt tout ce qui n’est pas la religion qui est une consolation. Et la religion ? Une sidération.

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Méfions-nous de ce que laisserait penser une biographie de Nietzsche : un grand voyageur. Or Nietzsche n’a pas voyagé. Il n’a pas, faisant le vide de lui-même, cherché à s’impressionner de ce qui lui était autre. Il a, au contraire, cherché à se déprendre de ce qui, dans tel ou tel site, l’empêchait de développer ce qui était le plus authentiquement lui-même.

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Depuis quelques années un concours de mauvaise foi oppose les défenseurs des services publics aux tenants de l’entreprise privée. Or qu’une organisation incline vers la bureaucratie ne dépend pas de sa vocation mais, beaucoup plus prosaïquement, de sa taille. Il n’est que d’en faire honnêtement, sans parti pris, l’expérience quotidienne pour se rendre à cette évidence. Magnitudo parvi, disait Hugo !

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Avez-vous remarqué le nombre de places réservées aux handicapés sur les parkings des grandes surfaces ? Un nombre bien supérieur à celui des handicapés susceptibles de faire en même temps leurs courses au même endroit. Elles sont d’ailleurs libres le plus souvent et quand elles ne le sont pas, elles sont occupées par des personnes valides à l’incivisme criant, parait-il. On constatera qu’une société qui s’endurcit et dans laquelle les volontés barbares dominent, donne hypocritement le change en se faisant passer pour attentive aux plus faibles. La leçon qui est ainsi administrée tient en quelques mots : la loi protège les faibles ; les forts forgent la loi. Ceux qui ne sont ni vraiment l’un ni du tout l’autre se le tiendront pour dit : ils ne sont ni à l’origine de la loi ni ses bénéficiaires.

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Il faudrait, dit Nietzsche en substance, que les hommes soient aussi complètement hommes que les vaches sont complètement vaches. Son erreur, à lui qui en commet si peu, est d’avoir pensé que ce que les hommes ont en trop, le sentiment religieux par exemple, les diminueraient en sapant leur belle et rotonde complétude naturelle, alors que ce qu’ils ont ou auraient en trop, voilà ce qui justement les fait complètement hommes.

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Le Point a publié récemment un sujet sur Platon et Aristote. Ce goût pour la philosophie (voir les dossiers assez fréquents du Nouvel Observateur ou les hors série du Point) peut sembler d’assez bon ton mais il faut surtout noter qu’il répond à une sorte de panique de nos contemporains face au vide dont leur vie quotidienne les pousse à faire l’expérience et dont d’ailleurs ils portent eux-mêmes en grande partie la responsabilité. Nous nous jetons aujourd’hui sur les philosophes (anciens de préférence car sans doute perçus plus proches de l’étincelle secrète et bienfaisante du « sophein ») comme jadis ces chercheurs d’or enrhumés sur les fioles du vendeur de potions ambulant, dont la charrette laissait dans son sillage peu de guéris et de malades aggravés beaucoup. De même, il y a peu de chances pour que la philosophie soigne vraiment les maux de notre temps, surtout quand on l’administre à des doses non prescrites par un spécialiste.

Ceci doit être remarqué (sur le tableau de Raphaël, l’Ecole d’Athènes) que, selon un auteur de ce hors série du Point, Roger Pol Droit, Platon pointe le doigt vers le Ciel et Aristote vers la Terre. Au premier, une sagesse fondée sur l’attention aux arrière mondes ; au second, une sagesse de l’adéquation de l’esprit au réel sensible.

Suscité par ces deux grands maîtres, ce sempiternel débat, qui est à l’oeuvre dans toute l’histoire de la philosophie, trouve peut-être son achèvement dans cette idée nietzschéiforme de la philosophie Nostalgique, que le réel constitue une sorte d’hyper-surface, invisible parce qu’aveuglante. Que notre esprit nous y appelle, c’est la Nostalgie ; mais qu’aussi il la refuse, c’est la Censure. Et qu’ainsi ce qui nous est propre, nous est aussi inappropriable.

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La plupart des questions à l’oeuvre chez Nietzsche sont traitées par la psychanalyse. C’est sa limite. Ainsi, qu’est-ce que le surhomme ? Celui qui est tout vitalité, celui en qui rien ne veut faiblir. Le surhomme serait alors un homme sans inconscient, sans pulsion de mort, sans nécessité de l’échec. Bref, une illusion, dira-t-on. Cela diminue-t-il la valeur de l’oeuvre de Nietzsche ? Non. C’est plutôt Nietzsche qui renvoie à l’illusion la morbidité de la psychanalyse.

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Une pénible anecdote relance aujourd’hui le débat sur l’euthanasie. On est pour quand il s’agirait de soi, contre quand il s’agirait des autres, ou inversement, ou pour ou contre dans les deux cas. Peut-on dire que cette question est publique, de même que celle de l’avortement ou de la peine de mort qui, comme je le pense, ne sont pas que l’affaire des personnes directement impliquées ? Il n’est qu’à en revenir modestement à la vocation de la médecine, car le problème est d’abord celui des médecins, qui sont les premiers « producteurs », par leur diligence et leur performance mêmes, des cas extrêmes donnant lieu à débat : guérir si elle sait, soigner si elle peut. En se fiant à cet axiome, dont l’application tord le cou à beaucoup de phantasmes d’omnipotence héritée du scientisme, on se gardera de bien des erreurs. Ainsi, admettons que laisser vivre et laisser mourir ne sont pas des propositions relevant de positions contraires mais semblables.

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L’Europe puissance ou l’Europe marché ? C’est l’antienne à la mode. Devons-nous nous laisser satelliser par l’Empire américain ? Devons-nous disparaître dans le malstrom chinois ? Devons-nous nous laisser croupionniser par la Russie ? Non, certes. Mais si c’est au prix d’être devenus américains d’un point de vue socio-économique, chinois d’un point de vue moral ou russes d’un point de vue politique, à quoi bon ? Sommes-nous condamnés à devoir ressembler de plus en plus à ceux dont nous voudrions de moins en moins subir la loi ? Sommes-nous si fiers de ce que nous sommes pour justifier que nous nous battions pour le rester ? On voit bien que c’est le moment de ressusciter la philosophie et qu’en dehors d’elle nous n’arriverons pas à formuler notre problème. Les questions sont, dans cet ordre : Qui sommes-nous ? Devons-nous rester ce que nous sommes ? A quel prix ? Dans quel but ?

Qui est prêt à s’affronter à ce questionnement salutaire ?

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L’événement médiatique de ces jours-ci est l’effondrement d’une passerelle ayant causé la mort d’une quinzaine de personnes qui s’apprêtaient à visiter le Queen Mary 2. Cet accident est traité comme un drame national, les obsèques des victimes donnent lieu à des séquences poignantes. Est-il vraiment impie de remarquer que cette affaire n’est cependant qu’anecdotique et qu’elle ne justifie pas, outre la peine compréhensible des proches, les démonstrations de souffrance qui occupent la une depuis plusieurs jours ? Un vieux de mon village était jadis tombé de son échelle en cueillant des cerises et en était mort : l’accident de Saint-Nazaire est du même ordre. La mort des GI égarés en Irak, non. Et non plus celle des irakiens bombardés. Quelle différence doit-on y voir, que personne ne semble plus identifier ? C’est que dans le premier cas, il ne s’agit pas d’une injustice. Ainsi l’événement notable serait plutôt qu’une injustice n’émeut pas davantage qu’un plus ou moins banal accident. Cette confusion est le signe que le sens de la justice est aujourd’hui atrophié, lui qui est universel et devrait produire une souffrance et une révolte, au profit de la désolation que le clocher du coin s’écroule, que mon plus semblable, mon voisin, mon pareil au village, était dessous au mauvais moment. Qu’un homme soit victime de la barbarie ou que mon cousin soit victime du sort, sauf à annuler la notion même d’humanité, ne revient pas, ne doit pas revenir, au même. Ni la douleur de la perte d’un proche ne rien signifier de plus que la souffrance produite par le meurtre d’un homme, que cet homme me soit par ailleurs proche ou lointain.

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Osons un rapprochement entre la pensée de Martin Heidegger et une pensée de Louis de Funes. L’acteur a dit qu’il aurait voulu que son travail fût comparable en qualité à celui de l’artisan dont la réalisation est si parfaite que, selon une sagesse populaire que rapporte De Funes, la main de l’homme semblerait ne pas y avoir touché. N’est-il pas étonnant que cela justement qui est dû apparemment pour l’essentiel à la main de l’homme soit apprécié au titre que la main de l’homme n’y paraîtrait point avoir pris part ? Ainsi il y aurait dans la matière une vocation à la forme parfaite que la main de l’homme serait supposée compromettre par essence, alors qu’on ne saurait concevoir un objet fabriqué autrement que résultant d’une fabrication ? C’est par le motif de la déclosion, au coeur de la pensée de Heidegger, que ce paradoxe peut être expliqué. Je l’exprime ainsi : qui fait défait et qui défait fait. Faire c’est défaire, c’est-à-dire qu’une fabrication diminue nécessairement la perfection à quoi l’esprit se rêve ou, d’une certaine façon se sait identique. Faire, c’est donc défaire la perfection. Et défaire la perfection, voilà faire, et il n’y a de faire que par ce défaire : faire est toujours une imitation ratée de ce à quoi l’esprit se dispose.

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Les fonctionnaires syndicalisés me font penser à un groupe de pingouins dérivant dans le brouillard, sur un morceau de glace détaché de la banquise. De quoi et à qui parlez-vous, pingouins ? Ce monde n’est plus le vôtre. Vous croyez défendre une position avec bravoure mais n’êtes que dérisoires : dès que votre iceberg, demain, aura passé le cinquantième parallèle, il achèvera de fondre. Et alors, vous commencerez à pousser d’autres genres de cris.

Qu’il ne se gausse pas, l’électricien ou autre entrepreneur à la mode, petit ou gros ! Lui qui sévit partout, prédateur de droits sociaux et d’intérêt général, n’a même pas le charme suranné des espèces menacées d’extinction.

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Dans une de ses lettres philosophiques, toutes délicieuses, Voltaire règle impeccablement et implacablement le cas Pascal. Or ce règlement ne se fait pas sans reste et c’est dans ce reste que se concentre le génie de Pascal, un reste qui n’est pas réglé et ne peut sans doute l’être : d’où vient qu’il y ait eu parmi les hommes un Pascal, s’il est si simple et indolore d’être un homme ? De là qu’il est au moins aussi énigmatique qu’il y ait eu parmi les hommes un Voltaire.

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Je vais dire une incongruité : décidément, bien qu’ayant entendu et mouliné tous les arguments pour, je suis, moi, contre l’avortement. Depuis toujours, depuis mes quinze ans, en 1975, lors des débats sur la loi Weil. Voilà le type de position absolument inaudible de nos jours, celle qui donne lieu au plus large concert de railleries et d’incompréhensions. Ici, je ne détaillerai pas ma position ni n’en exposerai le principe : je m’interrogerai seulement sur la quasi impossibilité de penser autrement dans le monde prétendument ouvert d’aujourd’hui. Prenez ce temps, prenez cette peine, de réfléchir à cette impossibilité-là, et vous sentirez exactement l’emprise de la connivence consensuelle de la tyrannie molle.

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La gouvernance, moderne vocable qui désigne une chose ancienne, vise aujourd’hui un équilibre entre deux tendances occupant un petit espace, au milieu de l’échiquier politique. A cet équilibre entre deux points équidistants mais de faible amplitude (la droite libérale et la gauche libérale), je propose de substituer une gouvernance visant elle aussi l’équilibre mais entre deux tendances certes équidistantes mais extrêmes. Cette politique de la large amplitude, sans doute risquée et ne pouvant advenir que par une décision héroïque, aurait le mérite d’ouvrir les possibles, dont la soi-disant pénurie étrangle le politique. Un exemple ? Autoriser tous les licenciements sans se préoccuper des raisons et sans pénaliser ni restreindre ceux qui les décideraient ; dans le même temps, prévoir, sur un fonds abondé par les entreprises au titre d’une « assurance » contre le risque de licenciement, une indemnisation des licenciés équivalent à quatre ans pleins de salaire, versée chaque mois, et qu’un retour à l’emploi ne supprimerait qu’en partie et proportionnellement. Ni la gauche tiédasse ni la droite foutraque ne peuvent, je le crains, inventer cela.

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Extrait d’une pièce à l’intention des gens graves.

_ Dieu nous aime, et vous, vous tonnez ! Vous n’avez pas peur du ridicule ?

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Dans le dernier film d’Oliver Stone, Alexandre est un Eros, à la fois désir insatiable et mélancolie. Les deux sources d’Eros sont ici la peur et la démesure. C’est une position qui n’est pas si différente de celle de la Diotime du Banquet, qui voyait en Eros le fils de la misère et de l’abondance.

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La mode chez les Managers est de n’entreprendre une action qu’après avoir consulté ceux qu’ils chargeront de l’exécuter. Pensez-vous qu’ils mettent ainsi en place une structure d’élaboration collective de la décision ? Non. Ils analysent puis lèvent les freins à un plan pré-défini de façon à en garantir la bonne marche, ce qui est tout différent. Hélas, cette mode funeste s’est emparée des gouvernements, et voici que la démocratie même est compromise.

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S’il est aux yeux des intellectuels de ce temps une notion surannée, c’est bien celle d’âme. Ils n’hésitent pas à convoquer l’esprit, font des gloses infinies sur le désir et ne dédaignent point l’énergie vitale, mais l’âme, décidément, leur est un mystère : de là, comme c’est assez leur pente, puisqu’ils ne la comprennent pas ils la discréditent, la tenant pour la survivance vulgaire d’un monde caduc, et commettent l’erreur commune de cette époque que Flaubert appelait « muflisme » dans sa Correspondance de 1871 : si je ne le comprends pas, alors ce n’est pas important. Comment les persuader que c’est le plus souvent, au contraire, parce que c’est important qu’ils ne comprennent pas ?

A la fois plus humble et moins modeste qu’eux, je n’hésite pas à prendre en compte les aspects de la pensée jadis, même quand ils revêtent une pompe sans doute exagérée, et j’ai tendance à affirmer avant tout examen que ce qui a paru si important aux hommes des siècles précédents ne peut pas être réduit à berniques par ceux du siècle présent, fut-ce après examen.

Qu’est-ce donc que l’âme ? Cela qui en nous veut s’élever.

On aura beau tenter de faire entrer dans la définition de l’esprit, de l’énergie vitale ou du désir cette idée de « ce qui en nous veut s’élever », on n’y parviendra pas. Et je devine que beaucoup préfèreront alors, par commodité, nier hélas que rien en nous veuille s’élever. Pourtant il n’est qu’à entrer dans un musée (lieu dont je réprouve le principe mais dont j’apprécie parfois les manifestations) ou à écouter une pièce de musique qu’on aime ou qu’on va aimer pour ressentir ce mouvement d’élévation en nous. A des degrés divers, une démonstration de mathématique ou de philosophie, un aveu d’amour qu’on vous fait, une charmante composition de ciel, de soleil et de vent, voilà ce qui peut aussi vous dilater le coeur et plus singulièrement, oui, vous élever l’âme. C’est le moment où il faut plaindre ceux qui ne  comprennent pas ce que je dis ici, et plus encore ceux qui le comprennent mais ne lui voient aucun sens.

Or quand on aura dit que c’est l’âme qui s’élève, qu’aura-t-on dit d’autre qu’un mot ? Vers quoi l’âme s’élève-t-elle et veut-elle s’élever ? Vers rien, diront certains, comme la rose de Silesius, qui fleurit parce qu’elle fleurit. Je ne peux dire à ceux-là, respectant leur position, qu’ils ont peut-être raison et peut-être tort.

Si l’on admet que l’âme ne s’élève pas de son propre mouvement (ce qui d’ailleurs soulèverait des problèmes que les tenants de l’élévation spontanée n’ont pas fini, ni souvent même commencé, de débrouiller), on pose aussi qu’elle s’élève vers quelque chose. Qu’est-ce alors qui polarise l’âme ? Qu’est-ce, autrement dit, qui lui confère sa structure d’attente, de disposition à l’accueil, et quoi donc se dispose-t-elle à accueillir ?

L’autre soir, au concert de Dylan au Zénith, la foule, et moi comme les autres, applaudissions pour faire venir la star aimée. Faire venir, faire advenir. Sans le savoir sur le moment, nous participions à un rite propice à la survenue, à l’apparition, à la révélation. Au musée, au concert, pendu aux lèvres d’une femme qu’on aime, nous attendons, oui, une révélation. Cette actualité éminente et universelle de notre structure mentale et affective, se disposer à accueillir la révélation, voilà le signe de ce qui polarise l’âme. Or, satisfaits peu ou prou par le musée, le concert ou l’amour avoué, voilà que nous en redemandons. Pourquoi ? Parce que ce qui se révèle dans ces occasions n’est pas l’objet ultime de la révélation mais ce qui en tient provisoirement lieu, c’est à dire la forme en quoi va consister la retombée de notre Nostalgie dans un moment de sa Censure.

Pour ce qui est de la révélation de l’objet ultime de notre Nostalgie, je renvoie à ce qui n’est plus du ressort de la philosophie et qui regarde exclusivement la Foi.

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La pensée millénaire a produit un quadrilatère philosophique étrange car un de ses sommets serait d’un genre différent des trois autres. Les trois premiers sommets, homogènes, sont le bon, le bien et le beau. Il est entendu que quelque chose peut être bon et qu’autre chose peut être meilleure sans pour autant que ce qui n’est que bon cesse de l’être. De même, une chose peut être belle et une autre plus belle sans que la précédente devienne laide. De même encore, une chose peut être bien, et mieux une autre chose sans que la première passe du bien au mal.

Or le quatrième sommet de ce carré logicophilosophique, le vrai, serait de nature différente. Ainsi, si une chose est vraie, supposons qu’une autre soit à son tour tenue pour vraie, voilà que la première cesse de l’être. Elle ne devient pas moins vraie mais fausse. Mais puisqu’une chose moins belle qu’une autre n’est pas laide pour autant, ni mauvaise une chose moins bonne qu’une autre, ni mal une chose moins bien qu’une autre, pourquoi ne pas envisager la possibilité du moins vrai et du plus vrai, comme se vérifie celle du plus ou moins beau, du meilleur et du moins bon, du mieux et du moins bien ?

La République, qui a réglé le cas d’une société despotique dans laquelle tout ce qui n’est pas beau, bon et/ou bien est déclaré laid, mauvais et/ou mal, maintient l’idéologie hystériforme, avatar de la volonté de puissance, de l’univocité et uniformité du vrai.

Or je n’ai aucun mal à dire que la physique d’Aristote est peut-être moins vraie que celle d’Einstein, laquelle, en tant qu’énième récit du monde, est peut-être moins vraie que la poésie de Mallarmé et cette dernière moins vraie que la Bible (un ordre différent s’imposera à d’autres et pourquoi pas ?), la physique d’Aristote n’en est pas pour autant fausse.

Un exemple probant est celui de l’amour (dites libido ou ce que vous voudrez). Est-il vrai que nos corps ne sont que les véhicules de nos gènes, utilisés par eux pour assurer une optimisation de l’espèce et jetés après usage : ils sont semés, ils poussent, ils fleurissent, ils fanent et ils meurent aux seules fins de la perpétuation adéquate de l’espèce, dans le concours général de toutes les espèces, toutes en guerre contre toutes les autres ; et à l’intérieur de chaque espèce, chaque famille (je veux dire « chaque stock identifié de gènes ») n’oeuvre que pour sa victoire sur toutes les autres. Cette thèse de certains généticiens est sans doute vraie. Périme-t-elle pour autant le discours des psychologues et plus singulièrement celui des psychanalystes ? Non. Les deux sont plutôt relativement vrais. De même que ne manque sûrement pas de vérité le discours zoologisant, articulable aux deux premiers, qui mesure l’attrait des femmes aux yeux des hommes à la structure de leurs hanches les rendant plus ou moins propices à l’enfantement ou celui des hommes aux yeux des femmes selon des critères non moins triviaux.

Par ailleurs les récits amoureux de Shakespeare et Cervantès ne sont pas faux. Et c’est ici que commence le travail dont je suscite ici les pistes : quel discours ou quel récit est plus ou moins vrai que les autres sur cette question comme sur les autres ? Et selon quels critères ? On dira que tous les récits plus ou moins vrais sont des reflets les uns des autres mais selon des registres ou des plans de consistance différents. Et que Shakespeare métaphorise la biologie, qui elle même vérifie la génétique. Et si, ayant quatre étages à gravir, nous devions admettre l’idée de devoir gravir les deux premiers dans un immeuble A de Paris et les deux suivants dans un  immeuble B de Marseille ? S’il n’y avait pas hétérogénéité que de formes ? Si la vie et l’esprit étaient plus inventifs que ne le permet la logique ? S’il fallait alors construire, éventuellement, une autre logique, ouverte, plurielle et disjointe ? S’il fallait en ces matières comme en toutes renoncer à une logique formelle, extérieure à ce à quoi on l’applique, et en découvrir une contenue dans le chiffre même des concepts ? Et même au-delà (ou en deçà) au cœur même de la vie ?

De même si ce qui se peut du laid, du mauvais et du mal, semble-t-il, s’il se peut aussi du faux, quel est-il et comment le repérer en évitant la facilité de l’absolutisme théorique ?

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Il court des légendes tenaces sur les rapports de l’église chrétienne et du corps, souvent d’ailleurs initiées apparemment par les Pères eux-mêmes et entretenues depuis par les clercs. Le corps ferait l’objet de méfiance et de défiance, serait l’emblème de la nature animale et amorale de l’humanité. Ce jugement, comme beaucoup à leur égard, montre que la récusation des dogmes religieux ne procède en général pas d’une déconstruction que nous pourrions dire intrinsèque mais qu’elle ressortit au contraire à un point de vue extérieur à eux. Quelle est la question ? Que la parole chrétienne nous invite à ne plus constituer notre corps, c’est à dire notre moi psycho-charnel, en structure unique de notre relation au monde, à l’autre, et donc à envisager notre existence non plus d’un point de vue étroitement tourné vers soi mais centrée sur l’autre lui-même. Ce dont la parole chrétienne nous libère, c’est du « curvus in se » pointé par exemple par Luther, et qui est l’autre nom du péché en tant que matrice de l’idolâtrie.

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La philosophie moderne poursuit le but d’unifier la pensée sous le titre double et plus ou moins clairement établi du multiple et de l’unité substantielle. Trouvant origine dans les auteurs présocratiques, et notamment Epicure, elle réinvestit Aristote comme pierre d’angle, continue sa geste avec Spinoza et l’accomplit avec Nietzsche et Heidegger. Elle relègue dans le même mouvement Platon du coté de l’illusoire dualité, isole en Descartes un hapax infécond et renvoie Kant à son moralisme, qui n’aura que mis ses habits du dimanche à la prosaïque tradition bourgeoise. Hegel, de ce point de vue moderne, serait lui aussi une figure du monisme mais travaillé par une tension dialectique finalisant l’unité du monde et de l’esprit.

Or la philosophie nostalgique, pensant le tragique ou distorsion, rétablit une dualité, non plus directement morale mais ontologique.

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Les professeurs qui sont aujourd’hui vent debout contre l’évolution de l’éducation nationale depuis une trentaine d’années voient-ils que le projet radical de l’école était de donner assez d’autonomie aux citoyens pour que ceux-ci puissent se passer un jour des institutions prothétiques ? Devenue plus autonome, en effet, que mes aïeux, j’ai commencé par pouvoir me passer d’un pompiste pour remplir le réservoir de ma voiture, puis d’une infirmière à domicile pour refaire mes pansements, puis un jour d’un professeur pour acquérir des savoirs. Tout ce dont j’ai besoin, je peux me le prodiguer à moi-même : reste à confier à d’autres ce dont je n’ai pas envie. Faire le ménage, les courses ou le débroussaillage. Voici ce qu’une nouvelle solidarité repensée devrait permettre : non plus fournir ce dont il est besoin mais ce dont il n’est pas envie. C’est aussi, ayant cours dès maintenant et sous nos yeux, le fondement de ce que nous appelons un prix, symétrique de ce que nous appelons un coût. Ainsi, faire le ménage n’est pas une envie de celui à qui je confie cette tâche : il est donc juste que ce qui constitue un coût pour cette personne corresponde à un prix pour moi. En revanche, tout ce qui n’est pas un coût pour moi (refaire mes pansements ou acquérir des savoirs), il est juste que cela n’ait plus de prix. Ainsi la nouvelle économie.

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Les oiseaux apprécient la beauté, c’est-à-dire que non seulement ils y contribuent mais encore qu’ils la goûtent. Le scarabée, le lézard aussi et tous les animaux. C’est aussi la beauté qui les déterminent : la grâce insoutenable de la nature qui les poussent à chanter, à s’accoupler ou à en faire festin, ce qui sont les modes différents d’un même mouvement et ses degrés. Le lion dévore une antilope parce qu’il a faim mais il a faim parce que l’antilope lui a paru belle, aussi le babiroussa ou le babouin. Et ceux là, d’un même ressort, célèbrent la beauté en s’accouplant, en jouant, en chantant ou en se gobergeant de fruits. Ce qui est beau détermine des niveaux variables d’excitation en raison même de ce qu’il est : le pur retrait, l’insusceptible d’emprise. De là que manger un fruit, désirer un corps ou commettre un meurtre (non crapuleux) sont de même ressort. Or il se peut un rapport gracieux aux êtres, qui exclut la violence : glorifier la beauté et ne pas vouloir se l’approprier, ou vouloir se l’approprier non comme un voleur fait du bien d’autrui, mais la reconnaître comme le propre dont je participe. Voilà comment les hommes sortent de la barbarie : en se convainquant de leur participation essentiel à la beauté. C’est dire la grâce.

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Théorie du risque

Si nous considérons d’une part que dans l’hypothétique état de nature selon Rousseau les hommes se livrent à d’incessantes mais anodines disputes et que d’autre part dans nos Etats modernes ils se livrent à des guerres rares mais catastrophiques, on est tenté de poser une sorte de théorème, qui reste à démontrer : le risque quantitatif diminue à mesure que le risque qualitatif augmente. Dans le domaine technique ou des techniques, le même modèle semble fonctionner. On voit en effet que plus les techniques sont élaborées moins on court le risque d’une panne mais qu’alors plus la panne est rare plus elle est grave lorsqu’elle survient. Si l’on rapproche les deux registres, technique et politique, on voit que les guerres quotidiennes dans ou entre les sociétés de jadis sont moins catastrophiques que les rares guerres d’aujourd’hui. A l’extrême, une technique performante dans un Etat accompli, l’Etat nucléaire, abolit quasiment la guerre : or si la guerre survenait, elle serait gigantesque. Peut-on pour autant affirmer la loi suivante : la diminution du risque quantitatif est inversement proportionnelle à l’augmentation du risque qualitatif ?

Or si le risque quantitatif tend vers zéro et si le risque qualitatif tend vers l’infini, la question se pose de la possibilité exceptionnelle de la réalisation du risque qualitatif dans un contexte de risque quantitatif proche de zéro. Entre le zéro du risque quantitatif, qui abolirait toute sorte de risque, et le « proche de zéro », reste un quantum inestimable qui est l’autre nom du hasard.

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Aimer Marx mais le réfuter consiste à retenir certaines de ses analyses tout en montrant que leur prétention universaliste est erronée. Il est devenu clair en effet que d’autres concepts sont davantage ou tout autant opératoires que les siens. Par exemple, si les catégories socio-politiques de Foucault, le fait national, la libido ou l’idée que l’opposition des sexes sont aussi structurants que la lutte des classes, elles ruinent la prétendue exhaustivité marxiste. J’ajoute que la philosophie nostalgique, que Marx eut rejetée sans doute vers les régions « opiacées » de l’esprit, produisant des concepts supérieurs aux siens, leur confère de même un caractère de moindre vérité. Ainsi l’idée que l’histoire n’est pas d’abord animée par des rapports sociaux antagonistes déterminés par un clivage économique, mais bien par la constitution puis l’effondrement nostalgique de blocs de censure, politiques, artistiques, scientifiques ou autres, n’invalide pas la position de Marx mais la relativise. Il en résulte bien une critique de l’universalisme marxiste et par là même l’effacement de son principe fondateur.

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Lire le Notre Père

Notre Père : fond et fonds de l’égalité des hommes en et devant Dieu. Aucun d’eux ne peut se prévaloir d’une plus grande importance qu’aucun de ses frères, quelles que soient les différences entre les hommes dans le monde. Il est donc de bonne religion d’affirmer la légitimité absolue de la primauté de la fraternité et de l’égalité de tous les hommes sur les structures de leurs différentiations sociales, politiques, économiques, culturelles et toute autre de cet ordre subalterne. De même, la vie d’un criminel n’a pas moins de prix que celle de n’importe qui.

Qui es aux cieux : indique non pas tant la localisation du Père qu’une possibilité de le nommer. Le Père est aux cieux, non pas seulement comme je serais à Paris mais plutôt comme « je serais Paris ». Aux cieux signifie : essentiellement hors de la Terre, hors de l’affairement, hors de la matière et de ses déterminations. Les Cieux ne désignent pas un sommet, mais notre archi-intériorité, bien plus à la fois proche et inaccessible que n’importe quel sommet du monde.

Que ton nom soit sanctifié : que donc ce soient les Cieux, le nom du Père, qui soient sanctifiés, c’est à dire placés plus haut, et sa Parole, que toutes les paroles qui ne sont pas aux ou des Cieux.

Que ton règne arrive : voilà qu’est possible, par la prière, que les Cieux touchent la Terre et la convertissent, qu’ils la tournent vers Eux. Les Cieux et la Terre sont séparés selon un certain ordre, mais ils ne sont pas absurdes l’un à l’autre : les Cieux peuvent arriver à la Terre et la Terre se tourner vers les Cieux.

Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour : ce qui est nécessaire à ce jour de ma prière, je peux le recevoir du Père ; ce que je ne peux attendre de Lui est le pain des autres jours : ce qui s’amasse, ce qui se calcule, ce qui dépend de l’ordre économique que j’impose ou qui s’impose à moi.

Pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés : nos blasphèmes, nos refus de tourner la Terre vers les Cieux, pardonne nous les ; redonne nous infiniment et indéfiniment la grâce de pouvoir toujours nous tourner vers le Père, de même que nous ne nous lasserons pas d’espérer toujours en nos frères, frères en espérance, pour qu’ils se tournent vers le Père et les uns vers les autres.

Ne nous soumet pas à la tentation : ne nous abandonne pas au repli, à la Terre, au péché de nous détourner du Père, et rend nous à nous-mêmes.

Mais délivre nous du mal : le Père est plus fort que le mal et par lui nous pouvons le vaincre. Vaincre le mal, c’est accepter, confiance et innocence, de nous tourner vers le Père, de nous décentrer de notre gravité mondaine pour retrouver notre vrai centre originel : les Cieux.

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Pour recevoir la grâce de Dieu, il ne m’aura pas manqué la confiance mais l’innocence, or les deux sont indispensables. De même, je connais des gens qui ont l’innocence, mais pas la confiance. Les premiers font de mauvais chrétiens, les seconds de bons athées.

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Les hommes se savent une grandeur, et même d’une grandeur. De là qu’ils sont portés à la fois vers et contre les autres. Vers eux, attirés par la grandeur dont les autres sont également marqués, et contre eux par cette grandeur est tout autant insupportable qu’attirante, et aussi en raison de ce que les autres, comme eux-mêmes, dans leurs pratiques ordinaires, nient cette grandeur chez eux-mêmes et chez les autres. De même que dans l’état de nature selon Montesquieu les hommes à la fois s’attirent et se repoussent en raison même de leur ressemblance, selon la philosophie nostalgique c’est leur grandeur qui est la raison de l’attraction ou de la répulsion des hommes entre eux. Ainsi, dans l’histoire, et dans le monde actuel plus que jamais, les entreprises de destruction de l’humanité (comme principe et/ou comme généralité) sont motivés par le désir de faire disparaître autant la grandeur que le dévoiement de la grandeur. C’est en tout cas l’entreprise constante des régimes athées, toujours en mal névrotique de grandeur. Misères de l’idéalisme !

Or il est une alternative à ces monstruosités, nazisme, communisme ou libéralisme rapace : c’est une parole de pardon, qu’on accorde aux autres et/ou qu’on demande pour soi.

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Le philosophe le plus décisif du vingtième siècle fut le général Giap et son oeuvre maîtresse, Dien Bien Phu. En 54, Foucault et Deleuze étaient au tournant de la trentaine et achevaient leur maturation intellectuelle. Il est remarquable que ce fut sans doute cet événement qui acheva de structurer leurs pensées respectives, en ce qu’elles ont à la fois de commun et d’original (adjectifs qui ne s’appliquent pas par ailleurs à l’ensemble de leurs travaux) : la promotion de concepts d’un plus haut niveau de rationalité que ceux qui organisaient la société avant eux : réseau, connexion, horizontalité.

Avec Dien Bien Phu périclitèrent en effet les fondements de la traditionnelle guerre de position, déterminée par la vieille « ousia » des Grecs, qui étaient déclinés sous les titres et les formes d’institution, de temple, de monument, bref de verticalité. De sorte que ce qui relève encore dans la société d’aujourd’hui de ce champ sémantique suranné apparaît comme les couvents du Hegel des Principes de la philosophie du droit, c’est à dire des survivances « déclinantes », dont la rationalité jadis est épuisée et qui ne subsistent que par inertie en attendant leur fin historique prévisible.

La guerre de mouvement contre la guerre de position, la victoire de l’une sur l’autre, voilà la matrice de la modernité. Et voilà comment l’insurrection nostalgique, empruntant des guises concrètes (comme toujours) a emporté la vieille structure de la censure d’autrefois.

Nul doute que devenues censure à leur tour, ces formes nouvelles seront un jour secouées par un nouvel événement imprévu (pléonasme) de la nostalgie.

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La philosophie nostalgique ne s’intitule pas « révolution copernicienne » par coquetterie. Si elle emprunte ce motif à Kant définissant le criticisme, c’est parce que le mouvement de pensée qu’elle initie n’est pas moins renversant que le sien. Selon la philosophie nostalgique, ce dont il convient de prendre le contre-pied est notamment le point de vue de Feuerbach, dont Marx et Nietzsche ont hérité tous les deux et qui constitue leur seul point commun : que Dieu est un reflet d’une aspiration de l’humanité et que cette croyance fautive détourne les hommes de la réalité, qui est leur seul lot.

Je pense au contraire, canonique en l’occurrence, que c’est l’homme qui est un reflet de Dieu (qu’il est à son image) et que la croyance en Dieu, je préfère dire la « confiance » en Dieu, fonde justement les hommes dans la seule réalité, et que c’est ce qui découle du renoncement à cette confiance qui nourrit les illusions (les censures).

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Nietzsche est un prophète biblique parce qu’il accomplit la pensée présocratique, et le courant millénaire à laquelle elle a donné lieu, de sorte qu’ils ne diffèrent plus de la religion que par les contenus (qui ne sont ou seraient que des guises de la volonté de puissance), et qu’il perce à jour, ce qui est exactement ce qu’il faut appeler « prophétique », leur disposition inattendue à la « conversion » religieuse. Ainsi, révélant et relevant ce qu’il y a de meilleur et de plus authentique dans le christianisme (le oui joyeux à la vie, le pari de la réalité contre les illusions ou les idoles, le privilège de la Parole sur toutes les sortes de conciliabules, savants ou non), il organise une géométrie conceptuelle superposable à celle des Pères. Les penseurs athées qui l’avaient précédé n’étaient pas commensurables à la pensée chrétienne en tant que leurs propres formes différaient des formes de cette pensée : un carré n’est pas strictement superposable à un cercle. Nietzsche, au contraire, réalise un remembrement de l’athéisme qui le rend strictement inverse, et donc jumeau, de la religion. De là qu’une simple pliure suffirait à assimiler les deux régimes en un seul. Voilà ce que Nietzsche a réussi, contre la tradition spirituelle racornie et à la fois contre l’athéisme trivial : permettre la projection point par point de l’athéisme sur la religion chrétienne. Et donc il a préparé la prochaine étape d’un basculement de l’une vers l’autre.

A nous de tenir le pari que le basculement n’aura pas lieu de l’autre vers l’un.

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Poursuivant la réflexion précédente, observons que les ennemis radicaux de la religion chrétienne ne sont pas les athées mais plutôt les païens. Les vrais athées sont dans l’antichambre de la conversion (ils y demeurent d’ailleurs le plus souvent toute leur vie, mais c’est aussi chez eux que, par définition, on voit les meilleurs exemples de conversion).

Il en va autrement des païens. Les païens, ceux qui refusent l’Alliance et se détournent de la main tendue par Jésus, sont, contrairement aux premiers et quoi qu’ils en disent, des esprits religieux. Mais leur religion est toute superstition et culte des idoles. Les païens sont de loin les plus nombreux : ils ont pour autel le pouvoir et/ou l’argent, ou bien d’autres formes d’adoration addictive ayant toutes pour ressort la passion de soi même, une passion désespérée d’ailleurs.

Pensent-ils avoir dépasser la religion chrétienne et se tenir dans une modernité de l’esprit débarrassée des vieux dogmes ? Non, ils stagnent au contraire dans une région d’avant la Croix. Leur soi-disant modernité est à proprement parler une antiquité pré-évangélique : une mythologie titanoïde.

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L’homme est disjonction entre l’accueil du don et le refus du don. Le don, la manne céleste, l’avenir (l’en-venir) comme origine, la joie du oui, la confiance : merveilles inépuisables, pluie de bienfaits, liberté et fidélité. Le refus du don : le dépit, le désespoir, le ressentiment, la peur, la méfiance, les machines en vue de la défiguration de l’humanité et de sa profanation, le culte de la laideur et l’étroitesse glaciale de la prison du soi tourné vers soi. Les premiers s’expriment sur le mode nostalgique et les seconds dans les oeuvres et opérations de la censure de cette nostalgie.

Rapacité financière, urbanisme dévergondé, repli villageois, institutions mesquines, administration triste des corps, pollution irresponsable, médecine mercantile, enseignement conformogène, élevage et abattage de masse des animaux, exploitation des autres, négation de l’autre finalement, sont les machines de la Censure, de la grande entreprise d’avilissement de l’humanité dont le ressort hélas est au coeur même de l’humanité. De là, on voit assez ce que sont les oeuvres de la nostalgie : cela qui atteste, dans les arts ou la vie courante, qu’on ne consent pas à la Censure. Que l’autre devienne mon centre. Que l’autre devienne mon coeur.

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Le comble de la philosophie nostalgique est atteint par l’établissement d’une série de notions opposées dont il reste, c’est mon intuition, à formuler le principe supérieur : toi, moi ; oui, non ; intérieur, extérieur. C’est peut-être chez Michel Henry (ma découverte éblouissante de cette année) qu’on trouvera la piste de ce principe d’unité du toi, du oui et de l’intérieur. L’adversaire ? Le cadre de l’entreprise d’avilissement de l’humanité ? La formule moi/non/extérieur. Et son ressort : la haine immémoriale de soi.

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Ce qui plait à Dieu en l’homme, c’est confiance et innocence. Le contraire de la confiance, est la méfiance, matrice du calcul, du soupçon, de l’égoïsme finalement. Le contraire de l’innocence est la gravité, le souci du monde, la ratiocination, l’égoïsme finalement.

Les hommes s’échinent à ce que les enfants deviennent des hommes. Ils seraient mieux inspirés de s’efforcer eux-mêmes à devenir enfants. Des fils, dit Michel Henry.

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Si nous voulons bien admettre qu’un corps n’est pas réductible à ses définitions paramétriques ni même à ce que peuvent en dire ou montrer les artistes et les philosophes, il faut admettre aussi que l’on ne sait pas ce qu’est un corps.

Or pour admettre qu’un corps n’est pas réductible à ses définitions paramétriques (Michel Henry parlerait plutôt de chair, mais c’est dans un sens proche), il faut encore montrer que ces définitions sont imparfaites. On pourrait en effet considérer que la biologie dit la vérité du corps en ceci que les pratiques déterminées par elle, la médecine par exemple, qui fonctionnent d’après ces définitions et savent nous redonner la santé, prouvent de fait que leur acception du corps est correcte. Comment en effet penser que la médecine serait erronée alors qu’elle soigne et souvent guérit. Comment le pourrait-elle si elle ne détenait pas quelque vérité sur le corps ? (Nous mettons ici à part l’idée henryenne pourtant juste que vérité et preuve sont principiellement hétérogènes.)

Outre qu’il ne s’agit pas ici de tenir la médecine pour erronée, nous devons à la cohérence que si la médecine soigne et souvent guérit, c’est bien parce qu’elle sait quelque chose du corps.

Et pourtant, nous avons posé que le corps en lui-même n’est pas réductible aux définitions biologiques.

Si la biologie est bien un genre spécial de récit, comme l’Histoire ou la Psychanalyse, nous ne pouvons tenir notre position qu’en affirmant que ce récit là est spécial en tant qu’à proprement parler il produit des corps, et que les corps soignés et guéris par la médecine le sont en tant que produits préalablement par elle. Cette affirmation revient à poser qu’un corps n’est rien d’objectif (ou que son objectivité nous échappe) et que c’est bien parce que produit par son récit que le corps selon la biologie, reconnu par elle en tant qu’elle s’y reconnaît, peut-être soigné et guérit par la médecine.

Le récit biologique, de même que l’Histoire produit du corps social, politique ou national (c’est sa fonction même), produit, lui, « du corps physique ». Il n’est dès lors plus surprenant, pas plus que mon garagiste répare ma voiture, que la médecine répare mon corps, c’est à dire le sien sous certain rapport, en tant qu’il est produit par elle.

De là que les généticiens trouvent des gènes, non pas parce que le corps en lui-même serait porteur de gènes mais parce que, produit par le récit génétique, il offre à la génétique d’y trouver ce qu’en quelque sorte elle y a placé. Ceci n’invalide pas du tout la pertinence de la génétique, par exemple, (puisque « ça marche »), mais indique la limite de cette science en posant la limite de la science elle-même et en général.

De même l’astronomie ne révèle pas tant la structure objective de l’univers que la propre structure de l’esprit astronomique, producteur d’un univers qui est le reflet des dispositions de cet esprit. Plus généralement, la nature ne serait pas, comme on le dit, écrite en langage mathématique, mais offrirait à l’esprit mathématique l’occasion de se dévoiler lui-même, d’exposer sa propre structure dans un récit, en disant de la nature quelque chose qui serait plutôt quelque chose de lui-même.

Quant au corps même, libre alors à nous de penser qu’il recèle des possibilités qui, étrangères au récit biologique, ne sont pas susceptibles, en toute rigueur épistémologique, d’être réfutées par lui.

Pourtant notre propos n’est pas de saper la possibilité même d’un réalisme au profit d’un idéalisme absolu. Il s’agit plutôt de fonder la possibilité d’un réalisme tel que d’autres récits, le récit religieux par exemple, peuvent le concevoir.

D’ailleurs, nous connaissons des médecins qui croient en la résurrection.

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Il faudrait maintenant construire une théologie, et même une liturgie, à la lumière de la phénoménologie de Michel Henry. Son apport à la religion chrétienne est en effet considérable. Il tient en quelques motifs simples et révolutionnaires : l’identification de la vie à Dieu, la distinction cardinale du monde et de la vie, la définition de la chair comme celà où Dieu, la vie, s’éprouve, la définition de l’angoisse comme symptôme de l’oubli de Dieu, la vie, et quelques autres sur lesquels la topique Nostalgie/Censure s’emboîte idéalement, l’une éclairant les autres et réciproquement.

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